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SECTEUR DE LA SANTÉ: QUAND L’ILLÉGALITÉ DEVIENT LA NORME

SECTEUR DE LA SANTÉ: QUAND L’ILLÉGALITÉ DEVIENT LA NORME

Ce texte a été publié sur Seneweb depuis 2016. Suite aux développements de l’actualité de ces derniers jours nous le partageons avec nos lecteurs.

Les Sénégalais ont fini de se familiariser en ces temps qui courent avec un nouveau business qui se prolifère dans le secteur aussi sensible que fondamental que constitue la Santé. Les populations sont agressées et appâtées par la publicité illégale et mensongère à travers tous les supports de communications possibles (médias, réseaux sociaux, transports en communs…) que mènent les promoteurs d’une «nouvelle médecine». Tout le monde a vu ou entendu la publicité des deux structures que sont: le GROUPE AFRIQUE SANTE (GAS) et HAOQI BIOTECHNOLOGIE SARL (HB). Bon nombre de nos concitoyens ont eu la malchance d’être parmi les premières victimes de ce nouveau business.

A la différence des Tradi-praticiens qui se limitent jusqu’ici à utiliser les termes de la médecine moderne ou, tout au plus, à se procurer illégalement de ses services pour la réalisation d’examen complémentaires, ces deux structures précitées se livrent carrément à l’exercice illégal de la médecine en son domaine le plus sophistiqué qu’est l’imagerie médicale.

L’un, en l’occurrence le GAS, nous parle d’une médecine naturelle avec la réalisation d’un bilan complet de tous les paramètres de l’organisme (sang, lipides, os, sperme, prostate, foie, hormones, cerveau, cœur…) par magnétisme (IRM = Imagerie par Résonnance Magnétique) grâce à une baguette « magique » que la personne tient à la main pendant quelques secondes. Pour votre information j’ai subi moi-même ce test dans leur stand à l’occasion de la Foire Internationale de Dakar (FIDAK 2015). Quant à l’autre (HB), il nous parle d’une médecine naturelle chinoise avec la réalisation d’un scanner complet de tout le corps (BODY-SCAN).

Les questions légitimes qu’une personne profane en la matière peut se poser sont : le service proposé est-il de bonne qualité ? Est-il sans danger pour l’organisme ? Est-il reconnu scientifiquement ?

Pour éclairer la lanterne de ce profane, nous lui apportons les réponses suivantes :
– Pour avoir reçu personnellement, à maintes reprises, des comptes-rendus d’examens provenant de ces structures et les avoir confrontés aux résultats des examens complémentaires réalisés dans nos services pour ces mêmes patients, j’affirme que c’est de la pure arnaque. Je vous épargne d’une argumentation technique basée sur les principes physiologiques, biophysiques, biochimiques qu’utilisent les procédés diagnostiques et thérapeutiques de la médecine moderne.

– Quant à l’innocuité des procédés utilisés par cette «nouvelle forme de médecine», personne ne peut le garantir par le simple fait qu’ils n’utilisent pas les méthodes conventionnelles. Ceci, nonobstant des effets des produits qu’ils prescrivent à la fin de leur prétendue consultation. Ce qui nous amène à parler de leur validation par la communauté scientifique.

– D’emblée, nous disons que les procédés de cette « nouvelle médecine » ne bénéficient d’aucune reconnaissance au sein de la communauté médicale nationale et internationale. En effet, nous ne saurions être les plus avancés dans le domaine de l’innovation en santé pour être les seuls à disposer de cette « révolution » médicale. Personne n’a jamais assisté à un congrès ou à une quelconque rencontre entre acteurs de la santé durant lesquels ces « nouveaux procédés » ont fait l’objet d’une communication, à plus forte raison un consensus.

Au vu de cette situation, la question que l’on se pose est : pourquoi ce business ne prospère que dans nos pays sous-développés ?

Ces réseaux d’arnaques qui ont fini de gangréner pas mal de systèmes sanitaires en Afrique, sont parvenus à étendre leurs tentacules au Sénégal à cause de la déliquescence de l’Etat et de ses démembrements. Comment qualifier le fait que le ministère de la santé et de l’action sociale (MSAS) puisse donner un agrément au GAS pour lui permettre d’escroquer d’une manière impunie les sénégalais, si ce n’est de l’irresponsabilité caractérisée et notoire. Il faut signaler que seul le ministère de la santé a le pouvoir régalien d’autoriser à quelqu’un d’exercer la médecine au Sénégal. Dans le même sillage, le MSAS ferme les yeux sur les agissements de la « multinationale chinoise » qui met fièrement sur ses affiches publicitaires les emblèmes des Républiques du Sénégal et de la Chine. Cependant, nous relevons le paradoxe qui consiste à interdire, à juste raison, la publicité en médecine moderne et l’autoriser à cette « nouvelle médecine ».

Au delà de l’irresponsabilité du MSAS, il faut noter pour le dénoncer la grande inertie avec laquelle les acteurs de la santé à travers leurs organisations syndicales et ordinales ont brillé dans cette affaire. Il est grand temps que ces derniers montent au créneau pour dénoncer cette forfaiture et éclairer la lanterne de leurs concitoyens qui sont laissés entre les mains de ces imposteurs véreux.

La population a une part de responsabilité dans cette situation du moment qu’elle est assez naïve pour croire à toute sorte de sottises. Au lieu de tirer à boulet rouge sur le système de santé conventionnel, quoique étant le terreau d’imperfection et de laxisme, la population devrait accompagner les agents de santé pour construire un système de soins performant.

Auteur: Docteur Amadou SOW

Lutte contre la dépigmentation artificielle : qui pour être Kagamé ?

Lutte contre la dépigmentation artificielle : qui pour être Kagamé ?

Un engagement fort
La décision courageuse du président Paul Kagamé de s’attaquer frontalement à la dépigmentation cosmétique volontaire est à saluer à plus d’un titre. Depuis plus de quatre décennies plusieurs voix autorisées ont informé, alerté non seulement les populations mais aussi les autorités étatiques sur les dangers de l’utilisation à visée cosmétique de produits dépigmentant mais force est de constater que toutes les alertes sont restées inaudibles. Heureusement que le charismatique président rwandais déclarait le 25 novembre dernier, que son administration avait la ferme volonté de retirer le blanchiment de la peau des habitudes cosmétiques des Rwandais. Confirmant ses propos, son ministre de la Santé, Dr Diane Gashumba, a précisé qu’une loi régissant l’utilisation de ces produits chimiques est déjà entré, en vigueur et que certaines instances réglementaires comme la Food and Drug Authority et le Rwanda Standards Board, seront mobilisées.

Une condamnation à l’échelle internationale
Avant, la FDA rwandaise, la FDA (Food and Drug Administration) américaine, avait été saisie le 01er novembre 2017, par des dermatologues américains de l’Université de Georgetown de Washington qui rapportaient au FDA un cas de mésusage de dermocorticoïdes chez une patiente d’origine afro-américaine. En outre, ils signalaient que ces médicaments provenaient de boutiques spécialisées pour produits africains où ils étaient en vente libre.

Il faut rappeler qu’aux États-Unis, la réglementation de la Food and Drug Administration (FDA) exige que les dermocorticoïdes puissants ne soient accessibles que sur prescription médicale en raison d’effets néfastes potentiels. Cette lettre adressée à la FDA a été très largement reprise par la presse. Ce qui dénote de la volonté d’un équilibre dans le traitement de l’information concernant la prévention des risques sanitaires quelque soit le groupe ethnique.

Hélas, malgré l’impact sur la santé publique…
Les alertes sont restées lettre morte depuis plusieurs décennies sur ce continent qui paie un lourd tribut aux complications médicales de la dépigmentation volontaire. En effet, depuis plusieurs années, les professionnels de la santé se sont insurgés contre le fait que les dermocorticoïdes soient utilisés comme cosmétiques alors qu’ils étaient des médicaments et le fait que l’hydroquinone soit utilisé comme ingrédient dans la fabrication des produits cosmétiques. Aucune mesure concrète n’a été prise par les autorités ni pour réglementer la publicité des produits dépigmentant ni pour interdire la vente de ces médicaments détournés de leur usage. Pour sa part, l’union européenne a interdit depuis 2001 l’utilisation de l’hydroquinone dans la fabrication des produits cosmétiques. Pourtant, de nombreux produits dépigmentant seraient fabriqués en Europe avant d’être exportés vers l’Afrique…

La lutte contre les médicaments de la rue devrait intégrer les dermocorticoïdes utilises à visée cosmétique.

D’autres pays avant le Rwanda…
Certes d’autres pays comme l’Afrique du Sud, la Gambie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Kenya et le Ghana ont tenté de s’attaquer à ce phénomène avec des résultats mitigés. Pour la Gambie, après l’effet d’annonce, la pratique a continué de plus belle, pour la Côte d’Ivoire seuls les produits contenant de l’hydroquinone sont interdits tandis qu’au Burkina-Faso, même si la publicité des produits dépigmentant est interdite, la fréquence du phénomène ne semble pas avoir baissé. En Afrique du Sud, au Kenya et au Ghana les résultats semblent être plus encourageants.

Mais toujours pas le Sénégal…
Au Sénégal, les conséquences sanitaires sont à présent bien connues des populations grâce, en partie, à une sensibilisation continue depuis de nombreuses années. L’association A.I.I.D.A a pour sa part joué sa partition depuis bientôt 17 ans. Les sociologues, journalistes, membres de la société civile, bref toutes les franges de la société se sont toujours indignées de l’absence de réaction de la part des autorités étatiques. Pourtant, au Sénégal, en 2018 encore, les études scientifiques ont confirmé non seulement l’ampleur du phénomène (plus de 60% à Kaffrine, plus de 50% aux Parcelles Assainies), mais également l’association aux cancers cutanés et le coût économique élevé. Malgré tout, le Sénégal demeure le grand absent de la lutte contre la dépigmentation en Afrique. L’État et les collectivités locales gagneraient à emboiter le pas aux autres pays pour des actions concertées permettant de prendre à bras le corps ce phénomène de mode devenu priorité de santé publique par la force des choses. Sinon, l’histoire retiendra que le Sénégal, pays indépendant depuis 1960, ou fût érigée l’une des premières facultés de Médecine d’Afrique, qui avait l’un des systèmes de santé les plus performants d’Afrique, une politique d’hygiène et de santé publique citée en exemple dans le monde a préféré augmenter les taxes sur les produits dépigmentant au lieu de les interdire. L’histoire retiendra que l’État du Sénégal a hypothéqué l’avenir de ses enfants, a préféré les bénéfices tirés de la fabrication, de la vente et de la publicité de produits toxiques à la santé de sa population. Enfin, l’histoire retiendra la contradiction manifeste dans la politique sanitaire du Sénégal qui d’une part fait de la lutte contre les maladies non transmissibles, dont le cancer, une priorité et d’autre part favorise la survenue des cancers cutanés en permettant la vente de produits toxiques pour la peau.

Le succès passe par des actions concertées à l’échelle africaine…
Signataires de la charte des NU pour l’atteinte des ODD, les pays d’Afrique subsaharienne doivent s’engager activement dans la lutte contre la DCV et ses conséquences sanitaires pour être au rendez-vous de 2030. En effet, la poursuite de cette pratique constitue une entrave à l’atteinte des objectifs 1, 3, 5,10 et 14 déclinés par les Nations unies. Pratiquement tous ces objectifs ont une composante sanitaire ou contribueront à améliorer la santé mondiale. Or, la bonne santé des populations, passe par la prévention des pathologies liées aux comportements telles que les pathologies associées à la DCV.

L’interdiction des produits dépigmentant et leur retrait du marché des cosmétiques est impérative. Toutefois une implication des femmes pour leur adhésion et leur appropriation des actions envisagées (cosmetovigilance, règlementation du secteur, notamment du secteur de la publicité) sera un gage de réussite. Le président Kagamé pour tous les actes posés depuis son accession à la tête de l’UA est certainement celui qui incarne le plus ce leadership.

Mais attention cette bataille ne sera pas facile.
La bataille sera rude mais mérite d’être gagnée et le président rwandais, président de l’UA donc des africains saura user de son charisme pour inviter ses pairs africains à venir à bout de ce fléau, véritable peste et cholera du XXI éme siècle.

Sur leur chemin la dure réalité économique avec les pertes d’emploi, le lobbying de certaines industries cosmétiques menacés de mettre la clé sous le paillasson. La baisse des recettes douanières mais aussi l’addiction de certaines femmes aux produits dépigmentant…

À titre d’exemple, rappelons le cas de la France en 2015 où malgré que l’académie nationale de Médecine ait prôné l’interdiction totale des cabines de bronzage à visée esthétique, le syndicat des professionnels du bronzage s’était fortement mobilisé. Il a fallu attendre 2018 pour que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) demande « aux pouvoirs publics de prendre toute mesure de nature à faire cesser l’exposition de la population aux UV artificiels » devant le risque de cancer « avéré ». Mais il existe d’autres exemples encourageants dans la lutte des pathologies liées aux comportements. Ainsi, le Brésil et l’Australie ont réussi à faire interdire l’usage à visée esthétique des cabines de bronzage respectivement en 2009 et 2014. Rappelons que ces dernières sont incriminées dans la survenue de mélanome qui est le cancer cutané le plus mortel. L’OMS a même classé les UV des cabines de bronzage comme cancérogènes depuis 2009 car ils augmentent de 75 % les risques de mélanome, la forme la plus agressive du cancer de la peau. Dans un souci d’équité, l’OMS devrait également se pencher sur les PD dont l’usage au long cours est associé aux carcinomes épidermoïdes chez les sujets de phototypes VI c’est à dire les sujets noirs. Gageons que l’Organisation mondiale se penchera sous peu, et pas à visée cosmétique seulement, sur cette problématique.

Pr Fatimata Ly,
Dermatologue,
Présidente de A.I.I.D.A
lyfaty@yahoo.fr

lire aussi: Le nouveau code général des impôts renvoie aux calendes grecques la lutte contre les produits dépigmentants !

Réferences :

1. Ly F, Diousse P, Ndiaye C, Déme A, Diatta BA, Ndiaye MT, Diallo M, Diop A, Kebe AD, Fall F, Kane A. Cutaneous squamous cell carcinomas (SCC) associated with cosmetic skin whitening: 8 cases reported in Senegal.Ann Dermatol Venereol. 2018 Feb;145(2):83-88.

2. Fatimata Ly .Dépigmentation Cosmétique Volontaire (DCV) : enjeux sanitaires, pratiques, motivations et ébauches de solutions. La Peaulogie, n °1 Juillet  2018 . 

3. https://www.who.int/phe/news/sunbeds-skin-cancer/fr/ 

4. Ngom N B, Wone I, Ly F et al Prévalence et facteurs associes a la depigmentation cosmetique volontaire dans la commune urbaine de kaffrine ( senegal ), Communication 1er Congres de la SOSEDEV, Dakar Juillet 2018. 

5. Fall F, Prévalence et facteurs associes a la dépigmentation cosmétique volontaire dans la commune urbaine des Parcelles Assainies. Thèse Médecine n° N°153, Faculté de Médecine, Pharmacie et Odontologie UCAD, 2018 Dakar. 

6. Burke KT, Fricke MA, DeKlotz CMC. Prescription-strength topical steroids sold without prescription. JAMA

DE L’EXERCICE ILLÉGAL DE PROFESSIONS RÉGLEMENTÉES, D’USURPATION DE TITRES, DE DIPLÔMES ET DE FONCTIONS

DE L’EXERCICE ILLÉGAL DE PROFESSIONS RÉGLEMENTÉES, D’USURPATION DE TITRES, DE DIPLÔMES ET DE FONCTIONS

Ces dernières semaines il nous est arrivé à plusieurs reprises de nous inquiéter, d’en parler, de nous agacer de certains comportements qui visent à exercer illégalement des fonctions médicales, paramédicales et psychologiques (oui nous ne sommes pas des paramédicaux car nous ne sommes pas sous hiérarchie médicale. Le psychologue est autonome dans l’exercice de ses fonctions et a une fonction de cadre dans un service de soin). Ces exercices illégaux sont parfois de notoriétés publiques puisque médiatisées dans certains cas.

Il me semble important de lancer le débat sur ces questions de manière publique pour informer le public des risques encourus par eux ou leurs proches de confier leur santé physique et mentale à des personnes non qualifiées et qui par leur comportement commettent un délit qui met la vie d’autrui en danger.

L’exercice illégal et l’usurpation de titre, diplômes et de fonctions est encadré par l’art 227 du code pénal et prévoit des sanctions allant de six mois à deux ans d’emprisonnement et une amende de 20.000 a 100.000 francs CFA. Pour l’amende on pourrait en rediscuter car la loi date de 1977 et probablement que 100.000 francs à cette époque était une somme extrêmement importante. Comparativement en France l’amende est de 15.000 euros. Cependant la peine de prison est plus importante au Sénégal qu’en France où elle est d’un an.

Après demande auprès d’avocats pénalistes cette procédure peut être déclenchée par simple dénonciation auprès du Procureur de la République dont les services et bureaux, à Dakar, sont au Tribunal régional, celui qui est sur la Corniche à cote de la prison de Rebeuss. Cette démarche peut être entamée par n’importe quelle personne physique ou morale.

Cependant il y a lieu de s’interroger sur les raisons qui poussent des personnes à s’autoproclamer d’une profession qui est réglementée sans en avoir légitimement acquis les compétences. Il y a lieu aussi de s’interroger sur les conditions administratives, sociales et politiques qui permettent l’existence de ce type de pratiques au Sénégal. Quel est l’espace qui leur est laissé pour proliférer? Il faut aussi préciser et s’interroger sur les répercussions de ce type de pratiques sur la santé des populations et sur nos professions elles-mêmes. Enfin s’interroger sur une manière de permettre l’accès à l’information médicale, paramédicale et psychologique au plus grand nombre, de les informer de leurs droits et de leur donner de quoi signaler ou poursuivre une personne qui n’ayant pas de compétences avérées s’est permise de prendre en charge une personne qui du fait de son état de santé est dans un état de vulnérabilité supplémentaire (on additionne le manque d’instruction, au peu d’informations, a l’état de maladie etc etc ).

Le débat est ouvert. L’idée n’étant pas de dire qui est bon médecin ou psy ou infirmier etc mais de considérer la légalité ou l’illégalité de telle pratique et le rapport à l’éthique processionnelle. L’idée étant aussi de considérer la position des uns et des autres (professionnels comme usagers des soins) et peut être de voir surgir des propositions d’actions ou de fonctionnement propres a juguler les effets de ces pratiques.

C’est a vous!

Khaira THIAM
Psychologue Clinicienne

État des lieux du système sanitaire

État des lieux du système sanitaire

En matière de leadership et gouvernance, il faut déplorer une déficience de l’autorité gouvernementale, donnant parfois l’impression d’une politique sanitaire pilotée par les Partenaires Techniques et Financiers

En Afrique, les politiques de santé, en tant que composantes des politiques de développement socio-économique reposent sur les objectifs de développement durable (ODD), les recommandations techniques de l’OMS et les documents centraux de l’Union Africaine, dont l’agenda 2063.

Dans notre pays, les autorités politiques ont adopté le Plan Sénégal Émergent (PSE) comme le référentiel de la politique économique et sociale sur le moyen et le long terme, avec un important axe dédié au développement du capital humain, à la protection sociale et au développement durable.

Des acquis indéniables

La politique socio-sanitaire du gouvernement s’inscrit dans cet axe et a pour ambition, d’assurer une offre de soins de santé de qualité à des coûts accessibles et une protection sociale adaptée au profit des groupes vulnérables. Elle est mise en œuvre à travers le plan national de développement sanitaire et social (PNDSS), qui a permis d’engranger  certains acquis tangibles en matière de vaccination infantile et de lutte contre les maladies transmissibles (paludisme, tuberculose, sida, maladies tropicales négligées…), grâce au soutien financier substantiel de certains bailleurs de fonds comme GAVI, le Fonds Mondial, l’USAID…

Des initiatives ont aussi été lancées pour améliorer la disponibilité et l’accessibilité de certains produits ou services. Nous citerons, à titre d’exemples, la gratuité de la césarienne, le Push model pour un meilleur approvisionnement en produits contraceptifs, l’introduction de nouveaux antigènes dans le programme élargi de vaccination (P.E.V.), la gratuité de la prise en charge du paludisme simple, de la tuberculose, des affections à VIH, l’acquisition de médicaments génériques contre les cancers…

Il faut également saluer une volonté politique proclamée en faveur de la couverture sanitaire universelle.

Des indicateurs de santé préoccupants

Les performances du système pourraient cependant être encore meilleures, si elles ne subissaient pas les contraintes d’une forte centralisation des activités, avec une approche-programme souvent qualifiée de verticale.

À côté de ces succès, qui restent encore précaires, car fortement redevables d’appuis extérieurs, on observe une réalité moins reluisante, dominée par un système sanitaire sous-financé, caractérisé par un déficit en ressources humaines, matérielles et financières.

Il en résulte que la gestion des maladies de l’enfance les plus meurtrières et les plus fréquentes est loin d’être optimale avec des taux de prise en charge adéquate estimés respectivement à 60% pour les infections respiratoires aiguës et seulement 57% pour les diarrhées.

La disponibilité des services de santé infantile de base, que sont les soins curatifs infantiles, le suivi de la croissance et la vaccination infantile, n’est effective que dans 78% des structures retenues dans l’échantillon censé refléter la situation globale. Les mêmes manquements sont à constater pour ce qui est de la disponibilité des médicaments essentiels, qui atteint rarement 100%, qui est l’indicateur de base conditionnant tous les autres (utilisation et couverture des services).

Ces données démontrent les lacunes d’un système sanitaire à prédominance curative, prenant insuffisamment en compte l’aspect préventif ainsi que les déterminants sociaux de la Santé.

C’est ainsi, par exemple,  que la cinquième phase de l’Enquête Continue 2017 de l’ANSD a mis en évidence le fait les indicateurs nutritionnels sont très inquiétants pour les enfants âgés de moins de 5 ans, (17% ont un retard de croissance, 9 % souffrent de l’émaciation, 14 % insuffisance pondérale).

Tout cela a comme conséquence, un taux de mortalité infanto-juvénile très élevé, de l’ordre de 56 ‰. Il varie de 30‰ dans les ménages relativement bien lotis à 76‰ dans les ménages les plus pauvres. Ces taux préoccupants de mortalité́ infanto-juvénile donnent la mesure des efforts que les pouvoirs publics doivent encore fournir pour améliorer les conditions de vie de la population. D’autant que l’espérance de vie à la naissance, composante essentielle de l’Indice de Développement Humain (IDH) est directement corrélé au niveau de mortalité infanto-juvénile.

Faiblesse du leadership

En matière de leadership et gouvernance, il faut déplorer une déficience de l’autorité gouvernementale, donnant parfois l’impression d’une politique sanitaire pilotée par les Partenaires Techniques et Financiers (PTF). Ce laxisme gouvernemental se fait particulièrement ressentir dans certains domaines comme la réglementation de la pratique privée de la médecine, plus ou moins liée à l’intrusion de pratiques vénales au sein des structures publiques. D’autres aspects réglementaires laissent également à désirer tels que ceux ayant trait à la publicité en faveur des tradipraticiens, à la dépigmentation artificielle…

La mise en œuvre des programmes de santé souffre de beaucoup de lenteurs administratives dues à la complexification de l’organigramme du ministère de la santé et de l’action sociale (MSAS), depuis la dernière réforme avec mise en place d’une Direction Générale de la Santé hypertrophiée, affublée de multiples structures quasi-informelles (cellules).

La Région Médicale peine à jouer son véritable rôle de coordination et a tendance à s’approprier certaines activités des districts. Enfin les districts sanitaires voient les bénéfices d’une relative autonomie et d’une flexibilité des services de base compromis par la raréfaction de ressources propres et l’immixtion intempestive des niveaux centraux et régionaux dans le déroulement de leurs activités (conflit d’agendas, tendance à vouloir régenter des financements destinés aux structures opérationnelles…)

Concernant le système national d’informations sanitaires, il faut saluer les efforts laborieux d’unification du système d’information avec le DHIS, tout en déplorant sa fragmentation actuelle liée à une approche par programme (dépouillement manuel des registres fastidieux, absence d’harmonisation des supports de collecte, nombre impressionnant de données à recueillir…).

Depuis 2012, l’action sociale est de nouveau rattachée au Ministère de la santé, mais elle demeure, pour l’essentiel, dépourvue de moyens et pâtit d’une orientation clientéliste. Elle souffre également d’une immixtion des plus hautes autorités nationales, a l’instar de la Délégation Générale à la Protection Sociale et à la Solidarité Nationale (DGPSN), directement rattachée à la Présidence de la République.

Un financement insuffisant

Ces cinq dernières années, de 2012 à 2017, le budget du MSAS a connu une hausse en valeur relative de près de 48%, passant de 110.505.288.086 F à 163.522.351.000 F.

Néanmoins, la part du budget national, consacré à la Santé n’était que de 8% en 2017, bien en deçà des 15% recommandés par la conférence des chefs d’État tenue à Abuja en 2001.

Quant aux collectivités locales, elles ne participent qu’à hauteur de 1% au financement de la Santé, du fait de leurs ressources limitées, et cela, malgré le fait que la Santé et l’Action sociale constituent depuis 1996, des compétences transférées. En ce qui concerne les Partenaires Techniques et Financiers (PTF), leur contribution au financement de la Santé, était estimée, en 2013, à 14%, selon les comptes nationaux de la santé.

Pour terminer, les dépenses privées de santé, qui recouvrent les dépenses des ménages, des entreprises et des ONG étaient évaluées, en 2013, à près de 58%. Elles constituent la part de lion dans le financement du secteur et se composent essentiellement des paiements directs dans les structures de soins, par le biais de l’Initiative de Bamako et d’achats de médicaments dans les pharmacies privées. Concernant la couverture sanitaire universelle, les autorités sanitaires peinent à donner corps à la volonté politique proclamée urbi et orbi.

Pire, dans notre pays, le système sanitaire est traversé par un malaise profond, du fait du retard de mise à disposition des ressources dues aux structures sanitaires (facturation des prestations) ou aux mutuelles de santé (subventions pour les cotisations annuelles). Or, la première manifestation d’une réelle volonté politique devrait certainement être l’allocation régulière de fonds suffisants pour garantir une protection sociale effective, qui est loin de se limiter à une simple couverture théorique de la CMU (estimé à près de 50% au Sénégal).

Difficultés d’accès aux médicaments et produits essentiels

La politique d’accès aux médicaments essentiels souffre d’une mauvaise gestion à tous les niveaux (PNA, PRA, dépôts de pharmacie) qui entraîne des ruptures fréquentes. L’érection de la Pharmacie Nationale d’Approvisionnement (PNA) en EPS n’a pas encore donné les résultats escomptés en matière de gestion.

Le non-respect des marges bénéficiaires sur les médicaments essentiels au niveau des structures sanitaires en est aussi un facteur limitant d’accessibilité aux populations démunies. Le marché illicite des médicaments constitue un réel danger pour les populations et se développe régulièrement. Le secteur public accuse un déficit qualitatif et quantitatif en termes de ressources humaines (pharmaciens essentiellement). Le personnel utilisé pour gérer les dépôts des formations sanitaires est souvent non qualifié et non formé. La loi relative à l’exercice de la médecine traditionnelle n’est pas encore adoptée mais fait l’objet d’un consensus, avec cependant de fortes réticences de l‘Inter-ordre des cadres de santé.

Retard à mettre œuvre la réforme hospitalière

C’est le 12 février 1998, que l’Assemblée Nationale du Sénégal adopta deux lois complémentaires, la première intitulée « loi portant réforme hospitalière », la seconde intitulée « loi relative à la création, à l’organisation et au fonctionnement des établissements publics de santé ». Selon l’État sénégalais, le but de la Réforme Hospitalière était d’améliorer les performances des hôpitaux aussi bien sur le plan de la gestion que celui de la qualité des soins. Malgré cette réforme, la crise du système hospitalier ne connut aucune accalmie mais plutôt une aggravation manifeste. En effet, les hôpitaux sénégalais ont vécu de sérieuses difficultés, depuis la mise en place de cette Réforme hospitalière, avec la démultiplication des grèves, une hypertrophie des personnels administratifs et de soutien, un endettement sans précédent des hôpitaux dû principalement à de ruineuses politiques de gratuité (plan sésame), mais aussi à des dépassements budgétaires de triste mémoire.

Cette crise hospitalière a d’ailleurs donné lieu à une grande Concertation Nationale sur le système hospitalier, en octobre 2006, dont les autorités du Ministère en charge de la Santé se refusent encore à tirer les enseignements, en « réformant la Réforme Hospitalière ».

L’autonomie de l’hôpital, que la Banque Mondiale elle-même juge excessive, est mal assumée, conduisant à plusieurs travers, dont une gouvernance désastreuse se traduisant, entre autres, par une mauvaise gestion des ressources financières, des effectifs pléthoriques et un faible pourcentage de personnel qualifié.

On note le retard de mise en place et le faible taux d’exécution des budgets provenant de l’État et de ses démembrements. Ces budgets ne répondent pas à des critères d’allocation pertinents.

Difficultés liées au transfert de la compétence de santé

Dans le domaine de la décentralisation, beaucoup de réformes ont été prises pour aboutir à celle de 1996, qui érige la région en collectivité locale. Un transfert de neuf domaines de compétences, dont la Santé, de l’État central aux collectivités locales a été effectué.

Cette réforme, bien que pertinente dans le principe, a méconnu certaines réalités du système sanitaire, qui jouissait déjà d’une certaine autonomie et d’une importante flexibilité des services de santé de base, avec la mise en place des districts sanitaires et la mise en œuvre de l’initiative de Bamako.

Les rapports souvent difficiles entre élus locaux et professionnels de la Santé d’une part et membres de comités de santé de l’autre, ont été, entre autres, à l’origine des dysfonctionnements, qui ont entraîné la non-fonctionnalité des comités de gestion prévus par le décret n° 96-1135 du 27 décembre 1996. On a pu également mettre en évidence les sérieuses difficultés rencontrées par la quasi-totalité des collectivités locales, disposant de faibles capacités techniques et administratives, à gérer des structures sanitaires.

Toujours est-il qu’en fin de compte, on a assisté à la mise en place tardive des budgets ou leur détournement au profit d’autres secteurs ou à d’autres fins, ce qui a induit une augmentation des charges incombant aux comités de santé devenus, par la force des choses, la principale source de financement du fonctionnement des structures sanitaires.

Autant dire que le processus de décentralisation a induit des dysfonctionnements dans la marche des districts, difficultés que la dernière réforme, celle de l’Acte 3, n’a fait qu’accentuer.

Le faible niveau de fonctionnalité des comités de gestion prévus dans les centres et postes de santé a conduit récemment à la création de nouveaux organes de gestion dénommés comités de développement sanitaire (C.D.S.), qui doivent faire leurs preuves. Mais on peut d’ores et déjà déplorer la confusion des textes qui les réglementent ainsi que la part belle faite aux élus locaux. (à suivre)

Dans une deuxième partie, nous reviendrons sur les propositions pour un programme alternatif.

Dr Mohamed Lamine Ly
Spécialiste en santé publique,
Ancien secrétaire chargé de la politique de santé du SUTSAS (1998 à 2007)
Actuel secrétaire général de la Coalition pour la Santé et l’Action sociale (COSAS).

Le nouveau code général des impôts renvoie aux calendes grecques la lutte contre les produits dépigmentants !

Le nouveau code général des impôts renvoie aux calendes grecques la lutte contre les produits dépigmentants !

En 2015, le marché des produits dépigmentants (ou éclaircissants), à l’échelle mondiale, vaudra 10 milliards de dollars (5000 Milliards de francs CFA), un enjeu économique énorme pour les industries cosmétiques ! Les entreprises spécialisées dans la fabrication de ces produits cosmétiques sont implantées essentiellement dans les pays développés mais elles sont également retrouvées dans les pays en développement dont le Sénégal. Ces dernières années, une profusion de produits cosmétiques soi-disant spécialisés pour les peaux noires et métissées a fait son apparition sur le marché dans les grandes villes africaines, européennes, américaines et asiatiques.

« Achetées à Paris »

Il convient de préciser d’emblée que les différences structurelles et physiologiques entre d’une part les peaux noires et métissées et d’autre part les peaux blanches sont minimes en dehors de la différence notable en mélanine, pigment majeur responsable de la couleur de la peau. Ainsi donc les produits cosmétiques, quelque soit leur forme (savon crème, gel, lotion, pommade et lait) conçus pour la peau blanche sont tout à fait adaptés aux peaux noires et métissées. Les arguments brandis par les fabricants de produits cosmétiques dits « spécifiques des peaux noires et métissées » sont purement commerciaux et ne reposent sur aucune base scientifique ! Ces arguments cachent simplement la volonté de mettre sur le marché des produits éclaircissants sans avoir l’air d’y toucher ! Il faut simplement préciser que la plupart de ces produits dits spécialisés pour les peaux noires et métissées sont recensés comme produits dépigmentants par l’AFSSAPS* (Agence Française de Sécurité Sanitaire des produits de santé) et le GTPN** (Groupe thématique peau noire de la Société Française de Dermatologie). Ces listes sont disponibles sur les sites internet de ces groupes, en les consultant on y retrouvera ces produits dits « haut de gamme ! », « achetés très chers !» « à Paris ! » mais qui contiennent néanmoins de l’Hydroquinone et ou du propionate de clobétasol (corticoïde de très forte activité). Actuellement, on assiste à une profusion de ces produits cosmétiques dépigmentant (QEI*Paris, Pr Françoise Bedon Carotte*, Makari de Suisse*) sur le marché sénégalais avec une stratégie marketing agressive, une publicité outrageuse et mensongère qui font croire aux consommateurs que ces produits sont haut de gamme donc dénués de risque sanitaire ! Cependant, les composés retrouvés dans ces produits dits haut de gamme sont identiques pour la plupart aux autres produits dépigmentants car il est IMPOSSIBLE de fabriquer des produits dépigmentants à l’échelle industrielle SANS Hydroquinone SANS Corticoïde et SANS Mercure ! Certes, il existe d’autres produits dépigmentants tels que l’arbutine et l’acide Kojique, mais dont les coûts limitent la fabrication industrielle. En tout état de cause, les fabricants ne semblent guère préoccupés par la santé des consommateurs dont le droit à l’information n’est pas respecté. En effet, ni l’emballage ni l’étiquetage ne respectent les normes requises (mention illégale ou non conforme, imprécision de la composition et concentrations des ingrédients), ce qui serait inconcevable si les produits étaient commercialisés au niveau des pays développés.

Les consommateurs (trices) berné(e) s

Les consommateurs (trices) sont souvent berné(e) s par une publicité mensongère qui fait croire qu’il y aurait des produits dépigmentants de qualité supérieure parce que plus chers. Les mêmes types de complications dermatologiques sont observés avec les produits précités. Malheureusement, les consommateurs ne sont pas informés des dangers liés l’usage au long cours de ces produits dépigmentant ; et il faut déplorer à ce niveau l’inertie des associations de consommateurs. Il est à noter que d’une manière générale les associations consuméristes
ont tendance à se mobiliser plus pour les denrées de première nécessité, les services de consommation courante (eau, électricité et téléphone) que pour les produits qui ont un impact négatif sur la santé des populations (produits cosmétiques dépigmentants, médicaments de la rue, bouillons culinaires, ..). En dehors des associations consuméristes, l’état sénégalais doit se porter garant des intérêts des citoyens, en particulier veiller à la santé des populations par une prévention des risques sanitaires. En quoi faisant ? en assainissant le marché des produits cosmétiques, notamment par l’interdiction de l’utilisation de médicaments à visée cosmétique, en incitant les industriels du secteur cosmétique à respecter les normes industrielles, en interdisant (à l’instar du Burkina Faso) la publicité des produits dépigmentants, en informant le consommateur sur les dangers liés à l’usage des produits dépigmentants. La réalité est que les enjeux économiques sont énormes ! Et l’état ne semble pas encore prêt à renoncer aux recettes substantielles que génèrent les taxes sur les produits cosmétiques dépigmentants. En effet, les récentes modifications intervenues dans le code des impôts renvoient aux calendes grecques l’interdiction de la commercialisation des produits dépigmentants. A la lecture du nouveau code général des impôts 2013, en particulier dans ses articles 441 et 442 du CHAPITRE IX portant sur la TAXE SUR LES PRODUITS COSMETIQUES, on est tenté de croire que la route est encore longue qui mène à adopter une législation sur la régulation des produits cosmétiques dépigmentants : Concernant le Champ d’application , il est mentionné à la SECTION I ( Article 441) que la taxe s’applique notamment aux produits suivants : les produits de beauté ou de maquillage préparés et préparations pour l’entretien ou les soins de la peau, autres que les médicaments, y compris les préparations antisolaires et les préparations pour bronzage, pour bains et douche et préparations pour manucure ou pédicure ; Concernant le taux, il est mentionné au niveau de l’Article 442 de la section II que le taux de la taxe est fixé à 10%. Toutefois, ce taux est porté à 15% pour les produits dépigmentants figurant sur une liste établie par arrêté conjoint du Ministre chargé des Finances et du Ministre chargé de la Santé. Nous ne pouvons nous empêcher de faire au moins deux commentaires : Tout d’abord, au niveau de l’article 441, les médicaments sont exclus des produits cités dans le champ d’application de la taxe sur les produits cosmétiques. Les corticoïdes sont des médicaments donc comme tels ne devraient pas être inclus dans le champ d’application mais ne devraient pas également être commercialisés en dehors du circuit officiel du médicament.

« L’état cautionne -t -il ces produits »

Ensuite au niveau de l’article 442 ou le taux de la taxe est fixé à 10% à l’exception des produits dépigmentant ce qui semble vouloir dire que l’état cautionne l’importation et la commercialisation des produits dépigmentants malgré leur impact négatif sur la santé des populations. En outre dans le même article 442, il est précisé que la liste des produits dépigmentants sera établie par arrêté conjoint du Ministre chargé des Finances et du Ministre chargé de la Santé. Il parait paradoxal que le ministère de la santé et de la Prévention conscient des effets sanitaires néfastes de la dépigmentation établisse une liste de produits dépigmentants autorisés au détriment de la santé des populations indépendamment du coût économique de la pratique de la dépigmentation artificielle. Ce coût économique représente 18% du revenu des ménages (Douzima PM et al 2008) et comporte le coût direct de l’achat des produits dépigmentants, le coût indirect de la prise en charge des complications médicales de la dépigmentation artificielle (Xeesal). Donc autant d’argent détourné de l’alimentation, de la scolarisation, de l’hygiène et autres besoins élémentaires de la famille qui permettrait de réduire le gap nous séparant des OMD à défaut de les atteindre. Cet enjeu économique de la dépigmentation artificielle est énorme et les lobbies s’exercent de toutes parts face à la hausse récente des taxes.

Conscients des enjeux économiques que pourrait induire la hausse des taxes sur leurs activités, les industriels spécialisés dans la fabrication de produits cosmétiques ont réagi par une lettre adressée au ministre du commerce et du secteur informel. Dans cette correspondance, les industriels prônent «l’annulation immédiate de ces taxes et la mise en place d’une exonération systématique de la taxe sur l’alcool pour la parfumerie Â…». En plus de booster la compétitivité, l’annulation de ces taxes permettrait de sauver les 5000 emplois directs que génère ce secteur. Il est tout à fait légitime pour ces industriels de protéger leur secteur d’activité mais autant il faut favoriser l’entreprenariat national par une réduction des taxes, autant il faut se soucier de la santé des populations à court, long et moyen terme. Or annuler les taxes reviendrait à rendre encore plus accessibles les produits dépigmentants (donc éclaircissants) dont l’effet délétère sur la santé des consommateurs n’est plus à démontrer.

Fatimata Ly
Dermatologue-Vénérologue Maitre de Conférences Agrégé à la FMPO de l’UCAD de Dakar
Présidente de l’Association Internationale d’Information sur la Dépigmentation Artificielle (A.I.I.D.A)
contactaiida@yahoo.fr
Références :
1/ http://ansm.sante.fr/S-informer/Presse-Communiques-Points-presse/Mise-en-garde-sur-les-risques-lies-a-la-pratique-de-depigmentation-volontaire-de-la-peau-Communique (2011)
2/ SFD : Liste dépigmentation, par le GTPN Liste de spécialités utilisées dans un but cosmétique et ayant été signalées comme contenant des substances éclaircissantes médicalement dangereuses. Groupe Thématique « peau noire » de la Société Française de Dermatologie, mai 2011.
3/Code général des impôts (texte de loi votée le 27 Janvier 2012)
4/ Pierre Marie Douzima Etude du poids économique de la dépigmentation artificielle sur le revenu des ménages : cas des femmes vues au service de Dermatologie du centre de Santé de l’Institut d’Hygiène Sociale de Dakar 2009.

Contribution publiée en juillet 2017 par www.dakaractu.com

Maladies privilégiées contre maladies négligées : quand certains malades sont plus chanceux que d’autres au Sénégal ?

Maladies privilégiées contre maladies négligées : quand certains malades sont plus chanceux que d’autres au Sénégal ?

La lecture de la réalité sanitaire en Afrique et au Sénégal permet de constater que le cadre de lutte contre les maladies n’a pas pu produire des résultats à la hauteur des moyens techniques et financiers déployés. Les différentes stratégies jusque-là déroulées tournent essentiellement autour d’une une approche verticale dont la conséquence majeure est d’ériger deux types de maladies : d’un côté les maladies privilégiées et de l’autre, les maladies négligées pour ne pas dire oubliées.

Sélective dans son objet, la stratégie verticale s’intéresse spécialement à des maladies ciblées dont elle cherche à réduire la prévalence dans un délai raisonnable. Cette stratégie véhicule l’idée de mettre l’expertise au service du fléau ciblé, en vue de produire des résultats satisfaisants. Elle se matérialise par des programmes catégoriques ou indépendants qui partent du postulat que la solution d’un problème sanitaire donné est abordée par le biais de l’application de mesures spécifiques à la faveur d’un fonctionnement à but unique. Elle débouche sur la spécialisation de certains acteurs dans la lutte contre une maladie ou un problème de santé publique, conduisant ainsi les États bénéficiaires à aligner leurs politiques sur l’action des partenaires.

Trois maladies ont particulièrement attiré l’attention de la communauté internationale et ont été le point focal des programmes verticaux. Il s’agit du paludisme, du SIDA et de la tuberculose. Elles ont, en effet, fait l’objet d’une mobilisation financière intéressante à travers la formule du partenariat public-privé. La mise en place du Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme en 2002 en est une illustration. Ce Fonds regroupe un certain nombre d’acteurs dont : l’OMS, l’ONUSIDA, des organismes bilatéraux, les gouvernements des pays bénéficiaires et des membres de la société civile.

Cette approche verticale, en raison de sa précision et de ses enjeux financiers, attire les médias qui en font la promotion « à travers des images-chocs dans la concurrence qui les anime » (.H. BALIQUE, 2011).

La forte médiatisation pour promouvoir la lutte contre le paludisme et le sida en est un exemple. Au cours des dernières années, des progrès significatifs ont été accomplis, grâce à l’utilisation de moustiquaires imprégnées dans la lutte contre le paludisme, ou l’utilisation des antirétroviraux contre le VIH/SIDA. On peut également constater le recul manifeste de la tuberculose en Afrique et au Sénégal.

Cependant, l’approche verticale bien qu’efficace contre les maladies ciblées, a le redoutable inconvénient d’affecter la cohérence des systèmes de santé et d’entrainer une discrimination injustifiée entre les malades. L’efficacité cohérente des actions sanitaires requiert que celles-ci soient harmonieusement menées, suivant une logique respectueuse des priorités sanitaires et urgences à laquelle ne répondent pas forcément les programmes verticaux. Sélective par définition, l’approche verticale procède au traitement des problèmes de manière casuistique sans une véritable articulation d’ensemble entre les différentes maladies ciblées. Les nombreux services et professionnels qu’elle emploie officient de manière isolée et se concentrent entièrement sur les objectifs fixés. On assiste à l’éclatement du personnel de santé en deux catégories : les professionnels aisés au service de la stratégie verticale et des professionnels non favorisés au service du système. Cette situation est déplorée par M SINGLETON qui, dans son ouvrage Soins de santé primaires : cause perdue ? considère que : « les programmes verticaux gaspillent des ressources en encourageant la duplication et l’inefficacité et sont susceptibles de surcharger le personnel, par exemple lorsque celui-ci doit faire son rapport à de multiples supérieurs. En instaurant des différences injustifiables en termes de salaire et des statuts, de sources de frustrations au sein du personnel et en consommant des ressources déjà insuffisantes dont on pourrait faire un meilleur usage ailleurs, ils limitent l’efficacité du système de santé tout en diminuant leurs probabilités de durabilité une fois que les ressources supplémentaires émanant de donateurs extérieurs sont épuisées. Pour se convaincre davantage des lacunes de l’approche verticale, il est important de s’intéresser, d’une part, à la situation des maladies chroniques et, d’autre part, aux maladies mentales.

Au moment où on assiste au recul de certaines maladies transmissibles dites privilégiées (SIDA, le paludisme et la tuberculose), les maladies chroniques (Les maladies cardio-vasculaires, le diabète et les cancers) prennent une proportion inquiétante en Afrique subsaharienne au point de susciter la réaction personnelle du Directeur général de l’OMS, qui parle justement de « catastrophe imminente pour la santé ». En effet, 36 millions de personnes meurent à cause des maladies non transmissibles, soit 68 % de la mortalité mondiale en 2008. Près de 80% de ces décès par MNT, soit 29 millions, sont survenus dans des pays à revenu faible ou moyen, ce qui dissipe le mythe selon lequel ces affections seraient principalement un problème de pays riches. Faute de mesures, l’OMS prévoit que ces maladies non transmissibles tueront 52 millions de personnes chaque année d’ici 2030.

En guise d’illustration, le diabète est devenu, en moins d’un quart de siècle, un problème de santé publique mondial. On estime que 347 millions de personnes sont diabétiques et plus de 80% de décès y relatifs se produisent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Au Sénégal, la prévalence du diabète est de 2,1% en 2015 (Enquête STEPS) et progresse régulièrement.

En 2012, on a compté 14 millions de nouveaux cas de cancers, entrainant 8,2 millions de décès. En Afrique, ce sont 600 000 de cas qui se déclarent par an et 500 000 malades en meurent, (OMS, 2016). Au Sénégal, environ 6800 cas sont attendus chaque année si on se réfère aux statistiques du ministère de la Santé et de l’Action sociale de 2015).

S’agissant des maladies mentales, l’Afrique est l’une des régions les plus touchées par ce fléau qui s’accompagne d’une absence de spécialistes en la matière. Si en Europe, on compte 1 psychiatre pour 1 000 habitants, en Afrique, ce rapport passe à 1 psychiatre pour 5 millions d’habitants (OMS, Plan global sur la santé mentale, 2013-2022).

Au Sénégal, le rapport d’enquête sur les malades mentaux de l’Association sénégalaise pour le Suivi et l’Assistance aux malades mentaux de 2014 fait état de 2192 malades mentaux errants et de 1300 schizophrènes, aussi bien dans les rues qu’au sein même des familles.
Malgré cette proportion, le fléau des maladies mentales ne reçoit pas encore une réponse adaptée. D’où le décalage voire le déséquilibre caractéristique qui existe entre le traitement des maladies dites médiatisées et celui des maladies négligées.

Il faut aussi préciser que les maladies mentales et chroniques à soins couteux viennent s’ajouter à la longue liste des maladies tropicales négligées comme la filariose lymphatique, la bilharziose, la lèpre l’onchocercose, la schistosomiase, le trachome et la géohelminthiases qui affectent 1,5 milliards dans le monde dont 40% vivent en Afrique. Ces maladies affaiblissent, handicapent et défigurent les victimes dont elles aggravent les conditions d’hygiène et la pauvreté.

Il est donc essentiel de redonner à l’approche systémique, axée plus sur le développement des systèmes de santé que sur une catégorie déterminée de maladie, la place qu’elle n’aurait jamais dû manquer. La viabilité de nos systèmes de santé ainsi que le principe de non-discrimination entre les malades imposent que le recours à l’approche verticale soit exceptionnel et complémentaire à l’approche systémique qui, quant à elle, doit être largement valorisé.

Tapsirou Bocar BA
Docteur en droit public,
Spécialisé en droit de la santé

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